Jacques et Flo, et en arrière plan Michelle et Jean Do... comme dans les Alpes !
Voici un texte sur notre expé au Ratna Chuli en attendant la mise en
ligne du compte rendu sur mon site avec les photos et le topo.
J'avais vraiment
envie d'écrire quelque chose sur cette expé un peu particulière de mon automne
himalayen, histoire de prendre un peu de recul et de partager un peu (le moins
mal possible) cette tranche de vie en altitude.
Je me suis donc posé
devant le clavier et surprise, il en est sortie un texte de 7 pages. Un vrai
roman fleuve. Avec une forme surprenante que je n'avais pas encore explorée
auparavant : une conversation de bistrot, un dialogue de gens branchés.
Et c'est avec un peu
d'inquiètude que je le poste sur ce blog... car bien sûr c'est encore un texte
en devenir.
J'attends votre
avis avec impatience, si vous arrivez à lire cette prose laborieuse jusqu'au
bout.
Bon week end et à
bientôt.
Paul
Pour infos, cette longue "brève" a aussi été posté sur C2C et a suscité un débat des plus intéressants.
En ce début décembre, le calme règne à La Grave. Au comptoir du Bar des Glaciers, un vin chaud odorant
fume dans les bols. Avec quelques amis et des guides d’ici et d’ailleurs, le
temps s’écoule doucement en une discussion animée. - Lionel m’interpelle : Dis Paulo, on t’a pas beaucoup croisé cet automne par chez
nous, raconte-nous un peu tes trois mois d’expé au Népal ! A ton départ,
tu m’avais dit que l’ascension du Ratna Truc Much était un projet important
pour toi et un peu compliqué. - Tu veux parler du Ratna Chuli, dans la vallée de
Phu ? -Lionel : Oui,
le 7000 un peu technique qui est décrit dans votre livre avec Jean Annequin,
« Sommets du Népal ». ça a
marché, vous avez réussi ? - Pas vraiment. En fait, on ne peut parler ni de réussite ni
d’échec car nous n’avons même pas essayé… On a été obligé de s’arrêter avant le
dernier camp, juste avant le sommet, car les porteurs d’altitude n’ont pas
voulu aller plus loin sans cordes fixes. - Bruno : Ben, t’as fait quoi pendant un mois, t’as
pas eu le temps d’équiper la montagne ? T’as joué aux cartes à Phu ?
T’as une copine là-bas ? - Mais non, c’est juste un peu compliqué à expliquer. Pour
faire simple, alors que nous étions en route pour le dernier camp à 6500 m,
nous avons été obligés de faire demi-tour car nos deux porteurs d’altitude
n’ont pas voulu aller plus loin. Ils ont été impressionnés par l’ambiance d’une
grande traversée en neige qui menait au col où nous devions installer notre
camp 4, juste avant le sommet. - Pierre : ce n’est pas cool comme situation. Et tes
clients ne t’ont pas lynché, toi et tes népalais ? - Aller ne t’excite pas. Pour comprendre il faut commencer
depuis le début. Déjà, il faut savoir que le Ratna Chuli n’est pas un 7000
facile. Même si ce n’est pas un grand 7000, il est loin, peu fréquenté et
techniquement plutôt AD. Ce qui n’est pas rien en altitude et avec un groupe de
clients. Il faut savoir que la grande majorité des sommets gravis en Himalaya
sont plutôt cotés entre F et PD et surtout, ils sont équipés de cordes fixes. - Franck : Mais pourquoi diable t’as pas installé
des cordes fixes du camp de base au sommet, comme tout le monde ? C’est cool, une fois tous tes clients vachés sur les
cordes, t’as plus rien à faire. Et au moins t’as l’esprit tranquille, si ça
marche pas c’est d’ leur faute !
- Pfft, t’es lourd des fois ! T’as toujours pas compris que les cordes fixes c’est la mort du métier de guide en Himalaya, pour nous comme pour les Népalais. Utiliser une via ferrata jusqu'au sommet, c'est renoncer à un des aspects essentiels de l'alpinisme. Au Ratna, ce qui m’intéressait justement, c’était d’expérimenter la progression douce sur un sommet un peu technique (mais pas trop quand même) et donc d’évoluer en cordée alpine avec le moins possible de cordes fixes.
- Victor : Comme d’hab., t’es complètement à côté de
la plaque et un brin utopique. Et en plus, ton histoire de cordes fixes, c’est
complètement incompréhensible pour la grande majorité des alpinistes, et je ne
parle même pas du grand public. Tes clients, ils ont envie de faire un 7000 et
basta. Peu importe les moyens. Cordes fixes, oxygène, pléthore de Sherpas ou
même dopage. C’est la réussite du sommet qui est importante. Un point c’est
tout.
- Peut-être, mais je sais aussi qu’on a les clients qu’on mérite ou plutôt qui nous ressemble. Et pour moi, conquérir un sommet comme un gros naze sans me préoccuper des moyens utilisés, ça n’a aucun sens, ça ne m’intéresse pas. Point ! Et puis, cette réalité que tu décris, même si elle est majoritaire, est loin d’être inéluctable. On peut, on doit pouvoir faire autrement. C’est aussi de notre responsabilité en tant que guide. Même si on est le plus souvent considéré comme des « marchands du temple », on en est aussi les « gardiens ».
- Bruno : ça c’est ton côté militant des années 80
qui ressort, estampillé Mountain Wilderness. T’es pas parfois un peu en
contradiction avec ton boulot de guide ?
- Forcément, comme tout le monde. Non ? Aujourd’hui, il y a des choses que je n’ai plus envie d’accepter dans mon boulot de guide : les hélicos, les cordes fixes, ne pas prendre le temps « d’être en montagne » et avec mes clients. Même en très haute altitude, j’ai envie de vivre mon métier harmonieusement et le plus sereinement possible. Et c’est justement cette éthique de l’alpinisme qui donne un sens à tout ça. Je n’ai pas envie de devenir un « gougnafier de la montagne ». Pour moi, la manière de réaliser une ascension a de l’importance et je ressens l’utilisation des cordes fixes comme une violation de la montagne. Les cordes fixes permettent d’être dans « le plus », plutôt que d’être dans « le mieux », dans « le juste »…
Bruno : Tu m’énerves avec ton discours mystico
fumeur de moquette, branché sur le divan et les étoiles !!!
- Oui, je vois bien que ça t’énerve. Mais pourquoi ? Tu te sens bousculé dans ta pratique ? ça te dérange tant que ça cet éclairage d’une recherche personnelle et forcement spirituelle en montagne ? Tu ne te questionnes jamais sur le sens que l’on veut donner à nos ascensions ?
Bruno : Ben y’a déjà le Gab et Daudet, ça suffit
non ? Si en plus tu t’y mets toi aussi, tu vas devenir ringard.
Victor : Vous avez vu le dernier film de
Damilano ? Un vrai OVNI, ça s’appelle « Parenthèses à 8000 » et
on voit même le Paulochon en train de nous apprendre à faire de l’eau.
- Stop…Pour l’instant c’est de cordes fixes que je veux parler car au Ratna, nous avons directement vécu un conflit de pratique avec une expé d’un guide Suisse qui a tout équipé. Heureusement on avait déjà presque terminé. En Himalaya, en posant des cordes fixes du camp de base au sommet, les guides (népalais ou occidentaux) tuent l’alpinisme et en renient toutes les valeurs. Et du même coup, ils scient la branche sur laquelle ils sont posés. C’est vraiment une vision à court terme ou même pire, une absence de vision. C’est naze, on a le nez dans le guidon et on va droit dans le mur. Et dire que j’ai fait ça pendant plus de 15 ans !
Bruno : Tu m’énerves vraiment. Tu te crois le
sauveur de l’humanité avec tes discours ringards ? J’me casse, j’ai autre
chose à faire que d’écouter tes sornettes.
Pas si ringard que ça ! Écoute… ! Avec des cordes fixes, tu peux faire n’importe quoi : des choses plus difficiles, avec plus de monde, en portant un sac plus lourd et avec des camps plus loin, mais aussi tu descends plus vite et tu es plus en sécurité... Bref, tu t’engages pas, tu triches, c’est tout… avec toi même et avec les autres. C’est un peu comme les cables à La Meije et au Cervin. Faire la traversée de la Meije, aujourd’hui, c’est accepter de privilégier sa soif de réussir au détriment de la beauté, de la qualité du geste. L’ego a pris le pas sur la nature profonde de notre relation à la montagne. On n’a pas avancé d’un caramel, on est toujours dans l’esprit de conquête des anciens : pour vaincre, tous les moyens sont bons et justifiables. En Himalaya c’est pareil, mais en plus les acteurs locaux n’ont aucune conscience des enjeux qui s’y joue. Business is business. Et l’Everest est le reflet le plus caricatural de notre pratique dans les Alpes. Parfois, cela me fait gerber…
Allez, chiche ! Qui osera faire le ménage devant notre porte et pire, juste au dessus de notre tête, à La Reine Meije.
- Franck : on peut toujours rêver !!! Mais ça, c’est
un sujet brûlant, presque tabou. Mais, concrètement, c’est vrai, on pourrait
imaginer une saison sans les câbles, juste pour voir ce qui se passerait
réellement. Pour voir comment réagirait les autres guides et les alpinistes amateurs.
- Lionel : Stop on s’égare. Paulo, raconte-nous
plutôt ton histoire de Sherpas. Ils n’ont pas voulu continuer, ok. Pourtant, il
y avait forcément Chhotemba que j’ai croisé justement quand tu as fait la
traversée de La Meije cet été avec
tes clients.
- En fait c’est un peu facile de dire que c’est à cause d’eux. En expé, les micro-événements s’enchainent si vite qu’il est difficile d’avoir le juste recul et de prendre les bonnes décisions. On est souvent au cœur de l’action, avec beaucoup d’interférences relationnelles, avec des enjeux complexes, et surtout des difficultés à bien communiquer.
- Franck : tu veux dire que c’est un problème de
langue ?
- C’est surtout un problème de lieu et d’outil. Et c’est un vrai sujet que j’aimerais approfondir pour améliorer mes itinérances himalayennes. Effectivement, il manque un espace adapté, une grande tente, pour nous retrouver tous pour les briefings et les débriefings. Mais aussi, comme me l’a expliqué Christian, l’ergonome de Nice, tout ne se règle pas dans des mises au point formelles, il faut aussi organiser des temps informels. C’est ce que Rémi Engelbrech appelle aussi le management de l’espace café. Et justement, sur le terrain en altitude, il me manque un endroit pour nous retrouver tous ensemble, pour jouer aux cartes, boire des canons ou prendre des décisions de manière plus collégiale. C’est paradoxal de dire que les tentes d’altitude actuelles ne sont pas vraiment adaptées à la vie en altitude. Faut aussi absolument que je travaille là-dessus avec Elisabeth. Mais surtout, il faut que je fasse des progrès en communication pure. J’ai découvert la CNV et c’est vraiment trop top.
- Lionel : Tu veux parler de la Communication Non
Violente, développée par Marshall Rosenberg ?
- Oui, bien sûr. Tu connais ? Mais en fait en parlant de ce problème de gestion des prises de décision, je voulais surtout dire que je me suis trompé dans l’organisation pratique d’une des journées et tout a basculé.
- Lionel : T’es un peu dur avec toi, non ? Car
il est facile de réécrire l’histoire, après coup.
- Tu as raison. Mais il est particulièrement énervant de se rendre compte du détail qui cloche, de comprendre l’endroit où on aurait pu, on aurait dû être meilleur…
En fait, toute la première partie de l’ascension c’est plutôt bien déroulée. J’ai fait les bons choix pour le trajet jusqu’au camp de base, avec des rendez-vous de gestion de l’acclimatation bien calées (merci Rémi…). Nous avons travaillé sur la notion de marche consciente, avec une attention constante aux moindres détails, avec une attention constante à l’hydratation, au souffle.
- Victor : il faudra un jour que tu m’expliques
l’histoire de l’épée de Damocles que tu racontes à tes clients pour illustrer
les problèmes liés à l’altitude.
- Qui t’as parlé de ça ? C’est comme l’histoire d’Old Buffalo, ce sont des histoires qui me servent de référentiels au sein du groupe. Ok, je te raconterais car c’est aussi utile et intéressant pour tout le monde. Bon, je reviens au Ratna. Côté Népalais, tout était parfait : Temba a super bien géré la logistique, Tsering le cuistot est top, Bishal avec Futi se sont très bien occupés de la partie trek. Par contre, l’arrivée au camp de base à 5200m fut un peu dure. Il y avait de la neige partout et pas une goutte de flotte. La cata totale. Mais là aussi, ça c’est plutôt bien passé et l’équipe de cuisine a super bien bossé.
- Pierre : ça c’est le fruit du travail que tu as
fait ces dernières années. Et c’est super… Une équipe stable, solidaire avec de
bons salaires et une amélioration constante des conditions de travail. De mon
côté, même en allant au Népal une fois par an, c’est pas demain la veille que
j’atteindrai ce niveau de qualité. Mais de toute façon personne ne se rend
vraiment compte de l’importance de la logistique ni de l’animation de l’équipe
népalaise, sauf quand ça dérape ! Mais surtout on ne s’engage pas autant
que toi, ni dans la pratique ni dans des lieux inconnus. Tu as vu…? La
proposition commerciale des agences est actuellement d’une pauvreté
affligeante. Par contre, je ne
comprends toujours pas ton histoire des Sherpas qui ne veulent pas aller plus
loin sans corde fixe. Ils font pourtant partie de ton équipe ?
- Bon, je continue. En fait tout va plutôt bien jusqu’au camp 2, un grand col à 6000, juste avant la partie un peu difficile de l’itinéraire. Et tout le monde me rejoint à ce camp sans trop de problème. J’ai juste un petit souci avec Marie et Jean-Charles, car pour lui les conditions en altitude sont difficiles à vivre et il est là plutôt pour être avec sa compagne que par choix personnel. Avec Marie, qui est par ailleurs adorable, son hyper sensibilité me pose aussi quelques soucis de communication.
- Pierre : Oui, je vois le tableau d’ici. Des fois,
tu peux être carrément « brut de décoffrage », et pas vraiment dans
la douceur. Ce n’est pas toi qui parlais de Communication Non Violente ?
-Laurent : ç’aurait été bien au Manaslu, la CNV !
- Je sais, je manque parfois d’empathie ou de compassion. Pas de souci, je me soigne… Mais, le chemin est encore long !!!
Donc, je passe une grande journée au dessus du camp 2 avec l’équipe des Népalais pendant que le groupe se repose. Seul Jean Do et Jean, iront sur un petit sommet à côté du camp : le RTT Himal, à 6000 et quelques mètres. Je suis encordé avec Gyalzen et Chho avec Migma. Ce sont tous des Sherpas et nous passons ensemble une très bonne journée d’alpinisme. Nous faisons une très belle trace en zigzag dans une pente de neige (40 à 45°) qui ressemble un peu au Tacul, avec, au milieu, une zone de sérac un peu compliquée. Après avoir errés dans une zone très tourmentée, nous posons 150 m de main courante pour nous rassurer et 15 m de corde fixe dans un passage de glace surplombant. Heureusement que j’avais pris mes piochons de cascade. La porte vers le haut est ouverte, ensuite il n’y a plus de souci d’itinéraire. Il reste 200 m de pente de neige jusqu’au col, dans un terrain plus simple. Nous redescendons au camp vers 16h30, très heureux de notre journée.
Nous changeons les cordées, car comme je passe devant pour faire la trace à la descente, je préfère être avec Chhotemba. Gyalzen assure Migma, qui n’est pas très à l’aise dans ce terrain malgré qu’il soit déjà allé à l’Everest. Et, juste à un ressaut un peu en neige dure, Mingma se met une boîte et entraîne Gyalzen sur quelques mètres. Heureusement, ils sont arrêtés par une zone de neige profonde et la chute se termine bien, sauf pour Gyalzen qui souffre d’une contusion à l’épaule. C’est le petit détail qui changera tout…
Le soir, au camp, briefing d’organisation dans la grande tente que je partage avec Michelle et Jean Do. Après discussions, il nous reste 4 jours et nous décidons de partir vers le haut pour nous installer au camp 3 juste sous le sommet. Et c’est certainement une erreur, car il ne faut jamais tout faire à la fois, et en plus c’est une de mes règles de conduite.
- Lionel : Tu veux dire qu’il ne faut jamais
installer un nouveau camp sans avoir repérer au préalable son emplacement. Mais
d’après le topo, tu connaissais ce lieu qui ne pose aucun souci : c’est à
un grand col et il y a plein de place.
- Avec l’expérience, je sais qu’il ne faut surtout pas tout vouloir faire dans une journée. Il faut absolument séparer les tâches : faire la trace, déterminer l’emplacement du camp, faire le portage des affaires, démonter les tentes et les remonter… et aussi ne pas faire trop de dénivelée. Et en fait, c’est exactement ce qu’on a fait. A la fois, parce que j’étais particulièrement euphorique suite à ma journée d’équipement. Le sommet était dans la poche puisque nous avions trouvé la clef de la partie difficile et le topo ne parlait même pas d’une quelconque difficulté pour rejoindre ce camp au col. Je souhaitais aussi réduire le temps en altitude car je savais que c’était difficile pour certains à cause du froid. Et surtout, je ne voulais pas imposer la journée d’attente qu’il m’était nécessaire pour faire complètement la trace et installer une première tente au camp 3. Tout le groupe se sentait en forme et avait envie d’en découdre. Bref, que des arguments à la con ! Mais en plus, cela aurait très bien pu marcher car tout le monde s’est plutôt bien débrouillé.
Bien sûr, nous n’avons pas atteint le col le 1er jour, nous avons dû faire un camp à l’abri d’un sérac après 300 m de montée, car le passage du surplomb en glace nous a pris beaucoup plus de temps que prévu. Il a fallu hisser les sacs un par un. Mais j’ai passé une bonne journée avec Jean. Encordé, bien sûr.
- Pierre : tu remarqueras que la notion de dénivelée
à faire entre deux camps est de nouveau très faible. 300 m, ce n’est pas
beaucoup et pourtant cela vous occupe toute une journée. C’est ce que tu
appelles une progression par paliers ?
-Attends, ça c’est un autre sujet qui touche à la définition de la progression continue. Ces 300 m de dénivelée entre deux camps n’ont rien à voir avec la notion de paliers. Aujourd’hui, je pense qu’il faut plutôt réfléchir en termes de quantité d’efforts que l’on est capable de fournir en fonction des différents paliers hypoxiques : par exemple 4000, 5000, 6000, 7000. Mais en fait, je ne sais pas vraiment où se situent les paliers. Par contre, je sais que la dénivelée entre deux camps est fondamentale pour une progression douce, mais c’est simplement une des données qui détermine cet effort à fournir. Et je reste persuadé que la quantité d’efforts qui est demandée entre deux camps classiques d’une « progression en dent de scie » en haute altitude ne respecte pas nos capacités liées à ces paliers hypoxiques. Il nous faut réviser à la baisse cet effort à fournir, pour ne pas exposer notre organisme à un travail trop important et dangereux pour lui. Et, dans un premier temps, il nous faut inventer un moyen de quantifier cet effort en prenant en compte tous les éléments qui le constitue (la dénivelée, la nature du terrain, le poids du sac, le montage de la tente, etc.). On peut aussi, par exemple, réfléchir à la notion d’une durée idéale qui laisserait le temps de récupérer.
Bref, la réflexion est ouverte et je suis très impatient d’en discuter avec mon compère François Damilano. Jean, l’un des participants du Ratna très branché physique, va aussi réfléchir au sujet.
- Franck : en fait je m’aperçois que c’est un
domaine où il y a encore plein de choses que l’on ne connaît pas. On en a jamais discuté vraiment ou
même produit des documents, ni au syndicat, ni à l’ENSA.
- Victor : sans parler de la formation des futurs
guides de haute montagne népalais qui se met en place actuellement. Je serais curieux
d’en connaitre le contenu. Mais quand je vois notre pratique, ma pratique, en
Himalaya, je me fais un peu de souci… Paulo, toi qui est toujours fourré au
Népal, tu t’en occupes un peu ? Tu dois avoir plein
d’idées là-dessus…
- Joker ! C’est trop compliqué à expliquer et en plus c’est un vrai panier de crabes, ici et là-bas. Il y a beaucoup d’enjeux d’ego, de fric, de politique aussi…
- Victor : mais au fait, tu as fait combien d’expés
au Népal cette année ?
- Euh, six, je crois… 3 au printemps : au Kanjiroba, le Manaslu, puis une tentative sur Samdo Phu. Et à l’automne 3 expés, l’Araniko, Le Ratna et le Pokarkang. Mais laisse-moi raconter la suite de mon histoire. Tu verras, elle éclairera ta remarque sur la formation des guides népalais.
Lionel : Ah… je vois où tu veux en venir. Tu veux
dire que tout est lié, la réflexion sur le sens de l’alpinisme et sur les
moyens utilisés avec l’exemple des cordes fixes, la formation des guides…
- Oui c’est exactement ça, mais j’en étais à notre camp que nous installons, un peu à l’arrache dans la pente. Au final, nous y passons une nuit plutôt bonne dans un cadre vraiment superbe. Le lendemain matin, Chhotemba et Mingma nous rejoignent. Eux, ils ont dormi au camp 2 avec leur réserve de dal bath. Nous reprenons la route tranquillement avec l’objectif cette fois de rejoindre notre prochain camp. Ce qui ne devrait pas poser de problème. Le jour précédent, les Népalais ont installés 200 m de corde fixe jusqu’au col. Chho m’a même expliqué qu’il y avait une grosse corniche, mais je ne me fais pas beaucoup de souci. On verra bien sur place. C’était sans compter avec la météo et surtout un vent violent qui allait nous frigorifier à l’arrivée au 1er col.
- Pierre : donc là, si je comprends bien, vous
montez à votre dernier camp. Il y a deux Sherpas et l’ensemble du groupe ?
- Oui, pour les Népalais, Gyalzen est redescendu au camp de base. A la fois pour accompagner Jean-Charles et parce que son épaule lui faisait mal. Du côté des alpinistes occidentaux, nous sommes 8 personnes à ce camp 3. Pour Jean-Charles, j’ai décidé de lui demander de redescendre au camp de base, car cela n’avait aucun sens qu’il attende Marie à un camp si haut.
- Pierre : ce qui veut dire, qu’une personne peut
mobiliser le tiers de l’équipe népalaise d’altitude à son seul profit ?
- Oui, je sais c’est surprenant mais en fait, j’aurais dû en discuter avant avec Marie et que l’on envisage cette situation ensemble. De nouveau, ces petits détails que l’on oublie et qui ensuite prennent de l’importance. Concrètement, j’avais demandé à Chho que cela soit Mingma qui accompagne Jean-Charles vers le bas. Mais la douleur à l’épaule de Gyalsen inquiétait Chho, il était donc plus judicieux qu’il descende.
-Lionel : Moi, j’aime bien ton système de
progression continue, même si je pense que rester autant de temps avec les
clients en altitude cela doit être très difficile, et forcement usant. Mais, au
moins, en temps que guide, tu restes avec tes clients et comme au Manaslu vous
êtes beaucoup à aller si haut. Ça aussi, c’est plutôt rare.
- Tu as un peu raison quand tu dis que c’est difficile, mais j’aime beaucoup cette notion de « faire ensemble » et je pense que notre métier en Himalaya, c’est justement d’accompagner l’ensemble du groupe vers le sommet et pas uniquement une ou deux personnes, les meilleurs. Forcément cela impacte directement sur nos choix car nous sommes dans le cadre d’un alpinisme collectif. Par exemple, suite à l’expérience du Ratna, j’ai radicalement changé mes critères d’encadrement. Maintenant, j’aimerais partir avec un guide (occidental ou Népalais) pour 3 ou 5 clients en fonction de la difficulté de l’ascension. Ce qui veut dire considérer Chhotemba comme un vrai guide et non plus comme un porteur d’altitude. Je pense vraiment que ce sont deux métiers différents. Mais ça c’est un autre sujet… on revient à la discussion sur la formation.
Bon aller, je termine… Donc on plie nos tentes, on boucle nos sacs et les Népalais nous aident à porter tentes, gaz et réchauds et quelques affaires perso. Le sac de couchage et le matelas de Denis et de Jean en particulier. Puis nous partons vers le haut, en cordées de deux : Flo et Jacques, Michelle avec Marie, Jean avec Denis, et je suis encordé avec Jean Do. Au 1er col, à 6500 m, il y a beaucoup de vent et il fait vraiment très froid (-18° avec 40 km/h de vent annoncé). Avec Jean Do, nous ne nous éternisons pas vraiment, je bouscule un peu les uns et les autres pour qu’ils se couvrent comme il faut et je vais voir la suite de l’itinéraire. Il y a une fine crevasse qui laisse supposer que la corniche est gigantesque, en fait elle se passe très bien, il faut juste choisir le bon endroit. Mais de l’autre côté, ce n’est pas du tout le terrain débonnaire que j’attendais : ça penche un peu et il faut contourner des zones de séracs. Ce n’est pas très loin, une heure au max mais c’est assez impressionnant.
- Lionel : Tu as l’air surpris par ce que tu
découvres, ce n’était pas indiqué dans votre topo du sommet, celui de votre
bouquin ?
- ben NON, justement. Cela pose la question de la pertinence et de la précision des informations. Et là, ça me dérange d’autant plus que c’est de notre bouquin dont il s’agit. Pourtant avec Jean nous avons essayé de faire le mieux possible, de donner le plus de renseignements pratiques.
- Lionel : bien sûr il n’est pas parfait, mais c’est
le seul qui existe. Vas voir sur Internet si tu trouves des infos sur le Ratna
Chuli ou le Saipal.
Au col, je vois arriver Mingma qui m’annonce d’emblée qu’il ne va pas plus loin sans corde fixe. Et Chho de renchérir… « Impossible to go ! ». En fait, je les soupçonne d’avoir déjà pris cette décision la veille et c’était peut être le message que Chho voulait me faire comprendre en disant que la corniche était trop grosse. Mais manque de pot, avec Jean Do nous sommes déjà de l’autre côté, bien décidés à continuer. Ce n’est vraiment pas le moment de discuter car tout le monde est en train d’arriver et il fait très très froid. Voici encore une décision prise dans des conditions extrêmes, mais je n’ai pas vraiment le choix. Soit je leur botte le cul à coups de crampons pour qu’ils continuent, soit je prends le temps de les convaincre que c’est à vache, soit j’accepte leur décision et nous redescendons immédiatement. Forcément, c’est la dernière solution que je choisis. Si je les force à continuer et qu’il se passe quelque chose de dramatique, je m’en voudrai toute ma vie. De nouveau, ne pas se mettre dans une spirale accidentogène et résister à la pression du sommet.
- Pierre : Mais il vient d’où ce Mingma, c’est un Népalais
de ton équipe habituelle ?
- Justement non et c’est bien là tout le drame de l’histoire. C’est un porteur d’altitude de l’agence népalaise avec qui je travaille. Mais en fait lui, il n’y est pour rien et je ne peux pas trop lui en vouloir. Il a été embauché à un poste où il n’était pas compétent. Même s’il a été à l’Everest, ce n’est pas un alpiniste et en plus il ne parle pas anglais, la caricature du Sherpa d’altitude.
- Pierre : Pourtant tu l’as payé comme porteur
d’altitude et au prix fort je suppose.
- Oui, bien sûr, environ 75’000 roupies. Il a eu son salaire
journalier plus le bonus d’expédition (500 roupies par jour + 60’000 roupie).
C’est une fortune au Népal si on prend 5’000 roupies par mois comme base du
salaire moyen mensuel au village.
- Victor : C’est surtout cher payé pour quelqu’un
qui fait capoter toute une expé !!!
- Franck : T’exagères un peu, car c’est un peu
facile de désigner d’emblée un bouc émissaire. Paul explique-nous pourquoi il
est là, ce Mingma.
- Eh bien, il a été embauché parce qu’il fait partie de la famille du boss de l’agence. Et, je ne peux pas dire non au big boss quand il me demande quelque chose que je peux faire. Bien sûr, j’avais donné des critères précis pour le choix de la personne. Mais faut pas se leurrer, à la fois on est au Népal, et à la fois c’est le patron qui décide.
- Franck : Et après, comment cela s’est passé ?
Vous êtes redescendus directement au camp de base ou vous avez continué ?
- On est déjà descendu jusqu’à l’emplacement de notre camp de la veille et ce n’était pas vraiment simple, avec le vent et le froid. Comme on était à l’abri, on a mangé un peu puis on a continué jusqu’au col à notre camp 2. En fait, le moral des troupes, et le mien aussi, était bien entamé. à la descente, tout le monde était un peu secoué et j’ai décidé d’assurer Marie jusqu’à une grande main courante qui permettait de descendre tranquillement jusqu’au plat du glacier.
Mais l’histoire n’est pas terminée car le lendemain, au réveil, Michelle, qui était dans une tente avec Marie, me prévient qu’elle a deux doigts gelés. Branle-bas le combat… pour trouver les médicaments qu’il faut, pour appeler l’IFFREMONT, puis pour évacuer le camp, assurer et aider Michelle et descendre au plus vite au camp de base. Heureusement, le diagnostic ne nécessitera pas de rapatriement hélico. Mais le retour en France pour Michelle sera particulièrement douloureux.
Au camp de base, l’ambiance du groupe va en prendre un coup quand on apprendra que c’est au col en aidant Marie à bricoler un mousqueton à virole que Michelle s’est gelé les doigts. Pas facile à entendre ni à accepter pour Marie… Et puis, Jean aussi a eu les mains très abimées par la sécheresse de l’air, puis par le froid. Bref, le passage au col a eu des conséquences importantes et même si nous avions réussi à nous installer au camp 4, la suite aurait été fortement compromise.
- François : Dis donc, c’était rude la fin de
l’expé ?
- Ben oui, quand les conditions météo sont difficiles et quand le sommet n’est pas au rendez-vous cela ne simplifie pas les choses. La relation entre les gens est forcément plus tendue, surtout après tant de temps passé ensemble. Il faut rentrer, tout simplement et essayer de profiter au mieux du voyage retour.
- Franck : Paul, je voudrais revenir sur la question
de la corde. C’est étrange comme tu insistes de plus en plus souvent sur la
notion de cordée en Himalaya. Lors de ma dernière expé au Tilicho, je n’ai
encordé personne. Pourquoi toi tu encordes tes clients ? Est-ce vraiment
nécessaire ?
- Tiens, ça aussi c’est un sujet intéressant à débattre pour la formation des guides népalais et même entre nous. Pour moi, maintenant, la corde est un élément indispensable en Himalaya, par le simple fait qu’elle garde les gens reliés entre eux et à la vie. Personne n’est laissé seul à 6000 sur un glacier crevassé parce qu’il va plus doucement que le reste du groupe. Et puis, je ne comprends pas notre logique d’alpiniste en Himalaya. Pourquoi l’encordement long qui est obligatoire sur les glaciers des Alpes n’est-il plus nécessaire sur les glaciers Himalayens ? Dans un autre registre, si, par exemple, on est encordé tout les deux et que je vais un peu plus doucement que toi. En prenant soin de moi, tu prendras aussi soin de toi. Et peut-être, ainsi arriveras-tu plus facilement au sommet.
De manière plus philosophique, pour moi, la corde symbolise le métier de guide de haute montagne, avec cette relation particulière qui nous relie, qui nous unit à notre client. Pourquoi en serait-il autrement en Himalaya sur les plus grandes montagnes du monde ?
Mais, au-delà du guide, la corde illustre aussi les valeurs de l’alpinisme. Un alpinisme profondément solidaire et conscient.
- Bruno : Allez, c’est ma tournée. Paulo, je vois
que tu as la forme après trois mois d’expé, c’est quand qu’on enlève les câbles
de la Meije ?!
... Et merci à Flo pour ce texte corrigé
Salut Paulo,
D'abord le point faible, c'est un peu trop fourretout, trop riche quoi. Même si tous les thémes sont reliés et si tu as raison de les évoquer à ce moment on perd le fil parfois. Mais ca ressemble vraiment à une vraie conversation de comptoir. Ca part dans tous les sens quoi. Les qualités des défauts c'est que c'est vraiment intéressant car...riche et complexe. C'est probablement aussi la premiére fois que tu parles autant de toi. Bref plein de chose qui vaudrait le coup qu'on en parle autrement que par l'intermédiaire d'un blog...
Jean-Marc
Posted by: Chatel Jean-Marc | 12/15/2009 at 01:23 PM
Intéressant débat ! Comme tous tes posts.
Pour moi les cordes fixes sont trop utilisées mais restent quand même nécessaires pour sécuriser certains passages (à la redescente surtout), et ce n'est pas renier l'alpinisme. Tout est question d'éthique, de choix personnel, et de le dire surtout. Plus qu'un sommet, les moyens pour y arriver sont essentiels. Entre faire un sommet sans guides, sans cordes fixes, sans porteurs d'altitude, sans oxygène et avec oxygène, sherpas, etc, ça n'a vraiment rien à voir !
La question des cordes fixes est à mon sens moins cruciale que celle du recours systématique aux porteurs en altitude.
Les gens veulent de plus en plus se payer un sommet et pour cela veulent un guide, des porteurs, du confort, et les clients potentiels sont de moins en moins alpinistes, non ? C'est cela qui me fait peur, cette forme de tourisme qui met en péril l'essence même des expés.
L'Everest en ce sens est édifiant, je partage ton avis. Limite gerbant..
Posted by: arnaud | 12/15/2009 at 03:23 PM
J'ai bien aimé"marchands mais aussi gardiens du temple".
Les réflexions de Paulo honorent le métier de guide,c'est comme ça qu'on les aime .C'est pas comme ceux qui crient pour rétablir l'héliski en France,ou bien sont prêts à faire faire l'Everest à n'importe qui, n'importe comment,pourvu que le chèque soit gros.
Heureusement il y a Paulo et je sais qu'il a des confrères qui pensent comme lui.
L'aspect voyages lointains me gêne plus,pas terrible le bilan carbone surtout quand on y va souvent.
Posted by: Rémy | 12/17/2009 at 07:23 PM
Salut Jean Marc, effectivement tu as raison sur les défauts..., c'est surtout un texte écrit à chaud qui m'a permit de mieux poser mes valises au retour.
Et puis, j'avais envie d'exprimer des choses qui actuellement me tiennent à coeur, comme la notion d'évoluer le plus possible/toujours encordé (car le
combat contre les cordes fixes n'est pas forcement pertinent). J'avais aussi vraiment les boules, nous avions passé le passage technique et la suite
s'annonçait plutôt faisable pour la grande majorité d'entre nous. C'est un peu comme au Manaslu, Quasi tout le groupe est au camp le plus haut, tous
ensemble sans trop de problèmes d'altitude, et je trouve cela exceptionnel et rare.
Allez, on en rediscute autour d'un verre à mon prochain passage à Paris... !
Que cette fin d'année te soit douce et sereine. Paulo
Posted by: Paulo Grobel | 12/28/2009 at 01:06 PM